____- Kurisutofu-san !
Evey se retourna à l'appel de ce qui semblait être son nom de famille en retenant de justesse un soupir résigné. Quelle idée, aussi, d'être incapable de prononcer trois consonnes à la suite...
C'était l'heure de la pause déjeuner, l'heure tant attendue des lycéens -ou pas. Pour les 41/42° de la classe, c'était plutôt le premier choix qui primait. Et bla, bla, blaaaaah, et mon maquillage il a coulé, et mes onigiris je les ai faits moi-même et ils sont over-bons, huuuuum, ohlala, truc-chaaaan, comme tu es douée en cuisiiiine !
Les gens s'étaient rassemblés en plusieurs groupes bien définis et qui semblaient, pour certains, ne devoir jamais se mélanger: les otakus, avec leurs grosses lunettes, ne mangeaient pas vraiment, se contentant d'exorbiter leurs yeux devant leur console high-tech et de hurler par spasmes: "MEUUUURS"
C'étaient, d'ailleurs, les seuls représentants de la gent masculine dont l'accoutrement était en tout point conforme au règlement, à bien y regarder.
Au milieu de la classe, du côté de la fenêtre se trouvaient les filles "normales": cheveux noirs, yeux bridés, uniforme conforme. Le genre de fille qui traîne en bande pour ne pas être toute seule, serviable et gentille au possible. "Oh oui, qu'elles sont gentilles les fi-filles" pensa Evey en son for intérieur après avoir esquivé une salve de regards inquisiteurs à la limite de l'indécence de leur part. Elles ne parlaient pas très fort, mais la jeune femme n'eut aucun mal à deviner le sujet de leur conversation: elle-même. Evidemment, une nouvelle qui arrive en cours de lycée, c'est déjà une bonne attraction, mais si en plus cette nouvelle n'est pas Japonaise, n'est même pas asiatique, mais Européenne, Française, alors là...
Ils en avaient pour un bon moment avant de la laisser tranquille.
Il y avait encore deux groupes qu'Evey n'essayait même pas de regarder: les groupes de Minami Mori et ses faires-valoir, Haruka Kinoshita et ... et l'autre, là, avec un nom chelou ; et le groupe de mecs "cools". Ceux-là riaient, braillaient, dessinaient sur le tableau et échangeaient des plaisanteries douteuses avec les filles du cercle "Mori". A plusieurs reprises, Evey les surpris à essayer de dire "bonjour" en français avant de pouffer de rire comme des gosses et à l'observer discrètement.
Malheureusement, à l'instar des otakus et des filles normales, les débridées et les cools ne détournaient pas le regard quand elle les choppait, et ça l'agaçait.
Elle retourna à son sandwich en lâchant un énième soupir et tâcha de ne plus voir que la fenêtre, rien que la fenêtre, uniquement la fenêtre. Désormais, elle avait l'impression que sa vie à l'école allait se résumer aux soupirs et aux quatre groupes de la classe. Les otakus, les normales, les cools et débridées. Super. Plus cliché, tu meurs.
Sans compter les autres, complètement invisibles, qui parlaient sans se soucier d'elle -en apparence- et dont les groupes ne dépassaient pas les quatre membres. Miho, si les souvenirs d'Evey étaient bons, appartenait à l'un de ces groupes, ce qui ne l'empêchait pas d'aller et venir entre les tables pour Dieu seul sait quelle raison.
Evey risqua un nouveau coup d'oeil vers l'horloge de la classe qui se trouvait au dessus du tableau. Les cours allaient reprendre d'ici un quart d'heure. Voila qui lui laissait le temps de visiter un peu les alentours -et de repérer les toilettes.
____- Kurisutofu-chan, à ta place, je resterais assise.
La jeune femme sursauta lorsqu'elle entendit une voix si proche d'elle. Elle se retourna pour se retrouver face à Miho qui avait posé la main sur la table.
____- Et pourquoi ça ? Répondit Evey en haussant les sourcils.
____- Eh bien... commença la jeune Japonaise en baissant la voix. Je connais plus ou moins les pratiques de Mori et ses copines, et à partir du moment où il y a un nouveau, en l'occurence une fille aussi belle que toi, elle se fera un plaisir de te pourir la vie...
____- Oui, c'est ce que j'ai cru comprendre, tout à l'heure.
____- Hum.
____- Donc je ne bouge pas, c'est ça... Yoshioka-san ?
____- Tu peux m'appeler Miho, tu sais ! On est amies maintenant !
____- Oui... Alors, par pitié, appelle-moi tout simplement Evey !
Les deux jeunes femmes partirent d'un rire discret, qui ne manqua pourtant pas d'interpeller Minami, qui arrêta même de bavarder pour lancer un regard assassin.
____- Que fais-tu après les cours, Evey-chan ?
____- Je visite le lycée... Pourquoi ?
____- Simple question, répondit Miho avec un sourire doux. J'aurais aimé te faire visiter Osaka, mais ça sera pour plus tard, alors.
Evey n'eut pas le temps de la remercier comme elle se devait que le professeur entra dans la classe, accompagné par la même d'un silence soudain et absolu.
Au programme: Anglais. HA ! Pour ça, au moins, Evey était sûre de très bien s'en sortir.
Il faut dire qu'avec les mutations de sa mère, elle en avait visité, des pays: Espagne, Russie, Angleterre, et même le Kenya. Si la langue russe lui était toujours aussi inaccessible, en revanche, l'anglais et l'espagnol étaient très bien rentrés. De même que le Japonais, maintenant.
____- Kurisutofu-san, puisque vous êtes nouvelle ici, j'aimerais que vous me remplissiez cette petite fiche, s'il vous plait. Vous me la rendrez à la fin du cours.
____- Mais... Nakaoji-senseï, articula-t-elle, je crains de ne pas être capable de suivre le cours en même temps...
____- Ce n'est rien, ce n'est rien ! La fiche est à remplir en anglais, alors ne vous en faites pas, je saurais très vite quel est votre niveau !
La jeune femme ne put qu'aquiescer en grimaçant devant l'air satisfait de Monsieur Nakaoji. Le professeur retourna à son tableau et commença son cours, tandis qu'Evey s'immergeait dans son monde. Pour ça, elle était plutôt douée. Elle avait tellement eu de copines qui passaient leur temps à se plaindre qu'elle avait finit par apprendre à se déconnecter du monde, et rien, mis à part sa propre volonté, ne pouvait l'en sortir. De copines. Pas d'amies. Evey n'avait jamais eu le temps de s'attacher aux gens dans son enfance, aussi avait-elle désormais beaucoup de mal à vraiment avoir d'"amies". Des copines, oh oui, elle en avait. Mais seules celles avec qui elle avait partagé sa dernière année en France avaient encore de ses nouvelles. Msn était décidement formidable...
La fiche en elle-même n'était pas très compliquée à remplir et plutôt banale: Nom, prénom, adresse, numéro de téléphone -c'était quoi, déjà, l'indicatif japonais ?- établissement fréquenté l'an passé, noms et professions des parents -y avait-il beaucoup de familles mono-parentales, au Japon ? C'était bien vu, au moins ?- hobbies... Rien de bien difficile, en somme.
Dix minutes plus tard, elle avait terminé et avait porté son attention sur le cours, qui lui sembla bien trop facile à son goût. Elle avait entendu dire par sa soeur qu'au Japon, un élève pouvait dormir en classe, les profs ne disaient rien car c'était uniquement le problème des élèves s'ils voulaient échouer....
Echouer. Hinhin. "Comme si redoubler une année était une tare", pensa Evey en son for intérieur.
Toute à ses pensées, elle entendit à peine la sonnerie, et encore moins les élèves se lever. Oui, son monde était vraiment très, très hermétique quand elle le voulait.
____- Hum... Excuse-moi...
Evey ne répondit pas. En fait, elle n'avait même pas conscience que c'était à elle qu'on s'adressait.
____- Kurisutofu... Evey-san ?
Raclement de gorge.
____- Ho, la french, j'te cause !
Evey sursauta; la chaise recula de trois centimètres. Elle leva la tête vers celui qui l'avait ainsi tirée de sa réflexion et le toisa. Le jeune homme qui lui faisait face lui adressa un sourire amusé sans se soucier de la froideur du regard de son interlocutrice.
____- Il y a un problème ? Demanda-t-elle à celui qu'elle reconnaissait comme étant le mec nonchalant du début. Haruma... Kana... chose.
____- Aucun, répondit-il sur le même ton. Les cours sont terminés, et en tant que président des élèves, je suis chargé de te faire visiter le lycée.
____- Ah !
Evey se leva précipitamment.
____- Et tes affaires ? Tu les laisses là ?
____- ... Non, répondit-elle en ramassant son sac.
Elle le cala sur son épaule et se dressa de tout son mètre soixante avec un air de défi. En face d'elle, le président la dépassait d'une tête, tout juste. A le voir ainsi, loin des autres élèves, il avait l'air assez sympa. Le genre de mec décontracté que toutes les minettes convoitent derrière les coins de couloirs.
____- Ne te fies pas aux apparences... grommela-t-elle en français.
____- Pardon ?
____- Ce n'est rien. Je parle toute seule.
____- Je n'ai pas compris...
____- Normal, c'était en français.
____- Je connais quelques mots, tu sais ?
____- Moi aussi, persifla-t-elle.
Haruma s'esclaffa. Evey se renfrogna. Il était inutile de chercher à parler à ce mec, d'autant qu'il était clairement inscrit sur son front: "je m'aime et les autres aussi. Ps: propriété de Mori Minami. Ne pas approcher". C'était clair comme de l'eau de roche, même quelqu'un de moins observateur qu'elle l'aurait remarqué.
Ils visitèrent en silence les quatre étages du lycée, le gymnase, Kaname -car c'était son prénom- lui énuméra les clubs et lui demanda d'en choisir un pour s'intégrer plus facilement. Or, parmi la calligraphie, le journalisme, les sports en tout genre, la cuisine, la science, l'astronomie, la photographie, l'informatique et j'en passe, aucun ne l'attirait vraiment.
____- Tu es sauvage de nature ou tu joues les rebelles pour impressionner ceux qui veulent t'emmerder ? lui demanda-t-il alors qu'ils étaient sur le toit.
Il était 16h30, et la chaleur qui se dégageait des masses de béton rendait l'horizon gris et tremblottant. Malgré tout, la vue sur Osaka était très appréciable, et Evey décida qu'elle ferait de ce lieu son aire de pique-nique. C'était ça ou rester sous les regards de la classe, alors à choisir... Peut-être demanderait-elle à Miho de l'y accompagner.
____- Je ne suis pas sauvage, répondit-elle immédiatement.
____- Alors tu joues les rebelles.
C'était une affirmation qui la mettait mal à l'aise. Ou alors peut-être que c'étaient les yeux noirs et brillants d'Haruma qui la dévisageaient qui rendait la situation inconfortable. Elle détestait être observée de la sorte.
____- Non.
____- Tu ne te sens pas très à l'aise pour l'instant, alors.
Silence.
____- J'imagine que ça me ferait le même effet, si je débarquais dans un pays à l'opposé du mien comme ça. Pourquoi t'es venue ?
____- J'ai pas eu le choix, figure-toi, répondit Evey du tac au tac.
De quoi il se mêlait, lui ?
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Le petit cours du parfait Nipponisant.
Pour découvrir ou redécouvrir les bases du Japonais
Tout d'abord, une petite note culturelle !__Dans la plupart des lycées japonais, les élèves amènent leur propre repas
(bentô) pour le manger dans leur salle de classe durant la pause du midi, et terminent les cours à 15h30.
Les activités extrascolaires sont intégrées à l'école, elles sont parfois même obligatoires !
Cette organisation a été adoptée suite à l'occupation américaine après la 2nde guerre mondiale, occupation destinée à remettre le pays sur pieds.
Appeler quelqu'un par son prénom est un
signe de familiarité. Au Japon, on appelle les gens par leur
nom de famille,
sauf si on vous donne l'autorisation d'utiliser le prénom
(suivi du suffixe adéquat, bien sûr, que vous verrez avec le chapitre 3).
Dans ce cas-là, on autorise à notre tour l'utilisation du prénom, par courtoisie.
Pour comparer plus aisément, nous dirons qu'employer le prénom au Japon revient à tutoyer l'interlocuteur en France, et employer le nom revient à le vouvoyer.
Même si ce n'est pas exactement ça, c'est dans l'esprit x)